Mariage, sexe et… inceste, Game of Thrones face au droit français

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Les amateurs de Game of Thrones, on sait qu’il y en a, vous connaissez bien sûr la mère des dragons, Daenerys de son petit nom, pour être issue de la dynastie maîtresse des 7 Couronnes de Westeros pendant des siècles. Mais le saviez-vous : la grande majorité des Targaryens sont issus de mariages incestueux, d’où … le roi fou (« Brûlez-les tous ! »). On pense aussi au point de départ de la série (et des livres), qui a valu à Bran Stark un vol gratuit depuis une tour en ruine vers le sol gelé de Winterfell accompagné d’une promotion paraplégie : la relation incestueuse entre Jaime et Cersei Lannister frère et sœur de leur état.

L’inceste se définit comme le fait d’avoir des relations sexuelles avec un membre de sa famille proche (pas que biologique). Il est le tabou ultime de la vie en société, situé entre la nature, la religion et la culture. Selon l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, le fondement des sociétés est de se développer et ça passe nécessairement avec des alliances avec les clans voisins[1]. Dans notre cas, la pratique ne semblait pas déranger nos belles têtes blondes couronnées. En effet, pour assurer la « pureté » de leur lignée, les Targaryens se mariaient entre frères et sœurs. Dans la société de Westeros l’inceste semble toléré, du moins jusqu’à un certain point. Si le mariage entre cousins est toléré et même légalisé – on peut citer les parents de Cersei, Jaime et Tyrion Lannister – le mariage entre parents et enfants ou entre frères et sœurs reste très mal vu. La seule exception est celle des Targaryens… c’est l’un des avantages du pouvoir.

Liberté de se marier ou… pas ?

On ne peut pas parler de mariage incestueux sans remonter aux sources du mariage, soit son principe cardinal : la liberté de se marier… ou pas. En Westeros, société féodale, il est certain que le mariage n’est pas du tout libre. Vous croyez qu’une famille aussi riche et puissante que, au hasard, la Lannister accepterait qu’une de ses progénitures épouse un vil roturier ? Comme à une époque pas si lointaine (pour les femmes, notamment) dans le pays de notre enfance, les parents westerosiens disposent d’un droit de regard et même d’opposition sur le choix du conjoint de leurs enfants ou descendants en ligne directe, pour rester juridique. Tyrion Lannister, noble nain de son état, aimait une femme, Shae, fille de compagnie de profession. Twyin, père de Tyrion, s’opposa à l’union et lui imposa comme épouse la frêle et très jeune Sansa Stark retenue à Port-Réal, afin d’acquérir le Nord. Oui, Game of Thrones est un univers impitoyable, pas de liberté, pas d’amour. On ne parlera même pas la question du mariage entre personnes de même sexe. Vous devinez sûrement la réponse.

Tyrion et Tywin Lannister en pleine discussion (HBO)

Et en France, c’est plus libre ou pas ? Quand même, oui, grâce à la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen itself et à la clairvoyance « des Sages » du Conseil constitutionnel (les juges chargés de veiller au respect de la Constitution)[2]. La liberté de se marier est même capitale puisque le législateur est censuré s’il essaye ne serait-ce que de dissuader un individu de se marier – par exemple, pour le cas des étrangers et une loi trop dissuasive de lutte contre les mariages dit de « complaisance »[3]. De plus, on peut dire qu’en cas de défaillance des « Sages », la liberté de se marier est aussi garantie par une myriade de conventions internationales, comme la Convention Européenne des Droits de l’Homme[4], pour ne citer que la plus connue.

Bien sûr, la liberté de se marier n’est pas absolue, elle n’est que le fruit de ce qui est accepté ou non par la société civile à un moment donné. Ainsi, la France a pu adopter le mariage entre personne de même sexe alors que Westeros condamne fermement l’homosexualité. On ferme la parenthèse et revient sur le sujet de ce billet : l’inceste.

On peut déjà affirmer que s’il devait y avoir un point commun entre la France et Westeros, c’est celui du traitement de l’inceste. 

Mariage incestueux, France et Westeros même combat

Cocorico ! La conception du mariage incestueux en Westeros reste très similaire à notre propre conception de l’inceste.

En effet, une bonne pile de lois encadre le mariage entre parents et alliés. Ainsi, plusieurs articles du Code civil prohibent : les mariages entre pères ou mères avec leurs progénitures ; les mariages entre frères et sœurs (coucou les Targaryens !) [5]. Cependant, le droit français va plus loin. Il n’est pas non plus possible qu’un beau-père épouse sa bru (terme élégant pour désigner une belle-fille) ou qu’une belle-mère épouse son gendre. Idem pour les enfants adoptés lorsqu’ils sont issus d’une adoption plénière, soit lorsqu’ils sont coupés de tout lien avec leur famille biologique lors de l’adoption, [SPOILER] un peu comme Jon Snow.

Aegon Targaryen dit le « Conquérant » et ses épouses soeurs

Par contre, le Code civil français est un tout petit peu plus souple pour les mariages entre nièces ou neveux avec leurs oncles ou tantes. Pour ce faire, un petit papier est nécessaire, une simple dispense du Président de la République, rien que ça. Et les cousins et cousines dans tout ça ? Le droit français semble donner le feu vert pour les mariages entre cousins et cousines germains.

Et le sexe dans tout ça ? 

Le consentement des partenaires, y compris de la même famille, semble être le principe. Notre bon vieux Code pénal distingue le viol et l’agression sexuelle incestueux de celui et celle commis par un étranger. Cependant, il ne les frappe pas d’une circonstance aggravante – c’est-à-dire par de peines plus lourdes[6]. Ainsi, Cersei et Jaime pourraient vaquer à leurs occupations favorites en toute tranquillité en France – sauf peut être dans une scène où le consentement de Cersei est plus que douteux. Il ne faut pas non plus oublier le regard de la société sur l’inceste, bien évidemment. Ce n’est pas pour rien que les deux tourtereaux Lannister se cachaient, Bran Stark pourra vous le confirmer.

Ça va, pas trop le tournis ? Allez, il ne reste plus que quelques petites lignes… le temps de parler d’enfants incestueux.

Le sort des enfants issus d’inceste

Il est désormais de notoriété publique que les enfants royaux ne sont pas le fruit des galipettes du feu roi Robert Baratheon et Cersei Lannister, mais (« Joffrey Baratheon, golden head ») le fruit de l’amour interdit de Cersei avec son frère, Jaime. En dehors des considérations dynastiques que poseraient l’établissement de la filiation, Jaime pourrait-il se voir reconnaître la paternité de ses 3 formidables bambins ? En Westeros, l’existence du mariage officiel, aurait pu valider la paternité, les rois Targaryens ne se sont pas gênés. Néanmoins en France, le Code civil[7] pose le principe de l’interdiction de la double filiation. Autrement dit, la paternité ne sera reconnue que pour un des deux parents. Si ce principe s’appliquait dans les 7 Couronnes, le lien de filiation serait établi entre le sadique Joffrey et sa mère, Cersei, mais ne le sera jamais avec Jaime, père biologique de l’ado roi. Imaginez le choc pour l’enfant, peut être pas Joffrey, d’apprendre qu’il est issu d’une relation entre sa mère et celui qu’il appelait « mon oncle ». Dans une société rejetant largement l’inceste, l’enfant serait rapidement mis au ban de celle-ci et son développement normal en serait très compromis[8].

Joffrey Baratheon, feu Roi des 7 Couronnes (HBO)

Westeros et France même combat, le mariage incestueux c’est non… sauf entre cousins qui semble communément admis par les deux univers. On pourrait parler de l’inceste entre alliés et pourtant pas de même famille biologique, mais ce billet deviendrait trop long pour le lecteur avisé et, on l’espère, satisfait de l’état des lieux de l’inceste dans Game of Thrones et en France.


Notes :

[1] Claude Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté, 1949.

[2] Cons. const. 28 janv. 2011, n° 2010-92 QPC : « (…) la liberté du mariage, composante de la liberté personnelle, résulte des articles 2 et 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 (…) ».

[3] Cons. const. 20 nov. 2003, n° 2003-484 DC : « (…) qu’en prévoyant, d’une part, le signalement à l’autorité préfectorale de la situation d’un étranger accomplissant les formalités de mariage sans justifier de la régularité de son séjour et, d’autre part, la transmission au préfet de la décision du procureur de la République de s’opposer à la célébration du mariage, d’ordonner qu’il y soit sursis ou de l’autoriser, les dispositions (…) sont de nature à dissuader les intéressés de se marier (…) elles portent également atteinte au principe constitutionnel de la liberté du mariage ».

[4] Selon l’article 12 CEDH : « À partir de l’âge nubile, l’homme et la femme ont le droit de se marier et de fonder une famille selon les lois nationales régissant l’exercice de ce droit ». On peut également citer l’article 23 du Pacte international relatif aux droits civils et politique de l’ONU : « Le droit de se marier et de fonder une famille est reconnu à l’homme et à la femme à partir de l’âge nubile ».

[5] L’article 161 du Code civil dispose qu’: « En ligne directe, le mariage est prohibé entre tous les ascendants et descendants et les alliés dans la même ligne ». Le 162 dispose qu’« En ligne collatérale, le mariage est prohibé, entre le frère et la sœur, entre frères et entre sœurs ». Et le 163 dispose que « Le mariage est prohibé entre l’oncle et la nièce ou le neveu, et entre la tante et le neveu ou la nièce ». Le Code civil a le mérite d’être clair et catégorique !

[6] Selon l’article 222-31-1 du Code pénal, la qualification de viol ou d’agression sexuelle incestueux ne concerne que les actes commis par des oncles, tantes, frères, sœurs, parents en ligne direct, mais aussi le conjoint du père ou de la mère et ayant l’autorité parentale sur la victime. 

[7] L’article 310-2 du Code civil dispose : « (…) la filiation étant déjà établie à l’égard de l’un, il est interdit d’établir la filiation à l’égard de l’autre par quelque moyen que ce soit ».

[8] Le bien être des enfants est une des plus grandes préoccupations des États de droit modernes. Ainsi, la Convention de New-York de l’ONU de 1989 proclame dans son préambule : la reconnaissance « (…) que l’enfant, pour l’épanouissement harmonieux de sa personnalité, doit grandir dans le milieu familial, dans un climat de bonheur, d’amour et de compréhension ».


Une contribution de Guillaume Flori

Relecture de Vincent Chiaro et d’Aloïs Toyane (Comité de rédaction)

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