Focus sur « l’attacar », coutume patriarcale de l’ancienne Corse

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[DISCLAMER] Cet article est inspiré d’un vieil exposé oral réalisé il y a quelques années. Les propos utilisés sont pour la plupart des descriptions d’anciennes pratiques et d’anciennes conceptions de la société méditerranéenne. Ces descriptions ne reflètent naturellement pas ma pensée. Il s’agit de replacer le propos dans un contexte « archaïque » et fort heureusement aujourd’hui désuet. En outre, si certaines notions ou détails paraissent superflus, ils restent nécessaires à la bonne compréhension du sujet. Enfin, dernière précision, les développements ont été actualisés et refondus pour le confort de la lecture. Bonne lecture !


La famille était centrale dans l’ancienne société corse. Au sein de ce corps social essentiellement patriarcal l’homme avait une certaine « primauté » sur la femme. En effet, celle-ci était considérée comme une mineure placée sous la tutelle de la « famille » durant toute sa vie juridique. Mais à côté, notons que « l’honneur » de la femme avait une place très importante. Ainsi, aussi archaïque qu’était cette société, la femme ne s’assimilait pas à une esclave, au sens strict du terme, par son mari, même si elle lui était assez subordonnée. Concrètement, elle n’entrait pas en collusion avec la vie de son mari et inversement. En effet, selon cette conception de la société s’intéresser à la vie de son épouse reviendrait à porter atteinte à son honneur. La séparation était-elle que, par exemple, la femme ne mangeait pas avec les hommes.

L’« honneur » était placé au centre de la société corse, l’honneur de la femme plus encore. En effet, attenter à l’honneur de celle-ci était bien souvent une cause de « vendetta » (guerre privée) entre familles. Certains attentats à l’honneur pouvaient engendrer de véritables obligations juridiques. Tel était le cas de la coutume de l’« attacar ».

Étymologiquement, le mot « attacar » signifie à la fois « attaquer » et « attacher ». Il se définirait comme une : « proposition malhonnête faite à une femme supposée peu farouche pour l’accepter ». « Proposition » qui peut se traduire par le simple touché/effleurement d’une femme. Ce geste viendrait à porter atteinte à son honneur, et donc engendrerait des conséquences juridiques entre la « victime » et son « agresseur ». Pour donner une illustration, ce fait juridique pouvait donner lieu à un mariage réparation entre l’« attacator » (l’agresseur) et l’ « attacata » (la victime). Autrement dit, la victime d’un tel acte était bien souvent contrainte d’épouser son agresseur. Il s’agissait d’un mode de mariage-réparation.

Cependant, l’« attacar » n’est pas le seul mode de mariage réparation, on peut évoquer d’autres sources de violences donnant lieu au mariage forcé et considérées comme un attentat sur l’honneur de la femme qui en était victime. Ce sont le viol, le rapt, et l’enlèvement. Ces modes ne seront pas traités dans le sujet. Cependant, la compréhension du sujet implique une définition de chacun de ces modes.

Le viol était considéré en Corse comme une atteinte primaire et brutale à l’honneur des femmes, soit par la perte de leur virginité. Par ricochet, le viol entachait aussi l’honneur des familles des victimes. Le violeur ou « stuprator » devait le plus souvent épouser sa victime, qui n’avait, elle aussi, pas d’autre choix que d’épouser son bourreau. En effet, dans cette société, le remariage de la femme devenait difficile, voire impossible. On considérait que la femme avait été souillée, et n’était plus « l’exclusivité » de son mari ou éventuel prétendant.

Le rapt (de séduction), comme pour le viol, était un autre mode de « mariage réparation ». Ici aussi, le consentement de la victime n’était jamais pris en considération. Le rapt est un déplacement de la victime avec violence, par la force, contrairement au viol, la préméditation est plus marquée. Il y a une idée d’appropriation de la femme afin de l’intégrer de force dans son groupe. Cette pratique se concluait souvent sur un mariage forcé entre la femme ravie et son ravisseur.

L’enlèvement qui dans la Corse ancienne s’assimilait à la fugue d’un couple : le « raptus contra parentes ».  Il était destiné à briser l’opposition des parents sur le mariage de leur fille, dans une société où la femme avait le statut de mineure. Une fois l’enlèvement prouvé le couple fugueur pouvait régulièrement se marier en contrariété de l’accord de leurs parents.

Si l’enlèvement résulte souvent d’un consentement réciproque, le rapt et le viol sont en revanche des cas de mariages forcés. Ces deux modes sont marqués par la violence physique.

Quant à l’« attacar », il est lui aussi assimilé à ce genre de mariage-réparation, alors qu’il résulte  d’une violence non pas physique mais symbolique (I). Ce mode d’appropriation du mariage fut cependant combattu avec divers résultats, quelques reliquats persistaient encore à la fin du 19èmesiècle (II).

I –L’attacar : le résultat d’une société corse « patriarcale » 

La coutume de l’attacar tire d’une origine très ancienne, elle est le résultat d’une société Corse, et plus largement, méditerranéenne essentiellement patriarcale (A). Elle a pour conséquence d’aliéner notamment la liberté de la femme (B).

A –Une forme de « viol symbolique » aux origines anciennes

Il ressort peu de choses sur l’origine de l’attacar. Au nord de la France actuelle, la loi salique évoquait et sanctionnait déjà le comportement grossier ou déplacé, traduit par une simple pression du doigt ou de la main, ou bien encore par le décoiffement pur et simple d’une femme.

Certains auteurs affirment que son origine est bien plus lointaine, puisque la loi salique n’a été introduite que très tardivement dans les pays d’Italie, c’est-à-dire qu’à partir du XIIIème siècle. Surtout que les références à cette coutume en Corse parlent bien d’un décoiffage de la femme qui en serait la victime.

Il semblerait qu’on retrouve cette symbolique dans l’ancienne Rome où les femmes « ingénues » portaient un bandeau distinctif pour signifier qu’elles étaient de naissance libre, puisque le Sénat romain avait interdit aux courtisanes, esclaves et affranchies de porter un tel bandeau. Concrètement, si un homme se trouvait à retirer publiquement le bandeau d’une femme d’origine libre, c’était la considérer non plus comme une femme de naissance libre mais comme une esclave. Symboliquement, c’était comme si on lui arrachait sa Liberté. Ce geste était une véritable infamie pour la femme qui en était victime. Socialement parlant, la victime d’un tel geste en public avait peu de chances de se (re)trouver un mari de condition libre. Assimilée par ce geste à une esclave, elle était  mise au ban de la « société libre ».

Finalement, il peut être dit que la coutume de « l’attacar » est une privation de liberté symbolique dans la Corse ancienne. En effet, la femme victime perdait donc sa liberté et par analogie, en la perdant, devait se marier avec son bourreau. Par ailleurs, le consentement des parents était indifférent. Ils n’avaient plus grand-chose à dire.

B –Les effets d’un consentement forcé de la femme au mariage

En Corse, cette pratique était très repandue, sa qualification variait diversement selon les pièves (NDRL. circonscriptions administratives corses). Ainsi, cela pouvait aller du simple touché, en passant par le décoiffage, jusqu’au baiser sur le cou, voire sur la bouche. Il semblerait que cette institution telle que décrite soit propre à la Corse.

En effet, par rapport à d’autres pays l’attacata (la victime) était plus sévèrement jugée par son attacator (l’agresseur). Ainsi, sur l’échelle des valeurs l’attacar était considéré comme bien plus infamant que le viol « physique », la femme qui perdait sa virginité après un tel acte pouvait souvent se remarier. L’attacata non, elle n’était plus qu’une chose, une esclave et non plus une personne. Cette désormais « marchandise » n’avait alors plus d’autres choix que d’épouser son « agresseur ».

Par la suite, cette coutume donna lieu à des instrumentalisations, voire même à de très grands abus (si on peut oser parler d’abus dans ce cas). Généralement, cette pratique permettait à un homme désireux de trouver un « casus belli » contre une famille ou encore de forcer le consentement des parents de la fille visée. La famille insultée et raillée de ne plus pouvoir marier leur fille déclenchait bien souvent une vendetta souvent sanglante.

Ainsi, pour mener à bien son forfait, l’homme pouvait s’y prendre de la façon suivante : il s’arrangeait avec des enfants du village. Puis, un dimanche à la sortie de la messe, il commettait son forfait et les enfants criaient « dishonorata, dishonorata » ! En effet, pour que l’attacar soit constaté, il fallait qu’il soit commis en public et connu par le plus grand nombre. La publicité était un corolaire de l’attacar. La femme ainsi « déshonorée » et frappée d’infamie par la pression sociale n’avait alors plus le choix.

Souvent, il s’ensuivait une vendetta, notons que sous le Généralat de Pasquale Paoli (NDRL. Période d’indépendance de la Corse entre 1755 et 1768) la majorité des « paci » (paix) conclues l’étaient après un attacar.

Quelque temps après le passage de la Corse sous domination française, un officier picard affirmait que l’attacar était l’« usage qui occasionnait le plus d’assassinats », malgré les luttes menées contre la pratique sous Pasquale Paoli.

Pour limiter ce genre d’abus, les autorités ecclésiastiques et laïques ont tenté au fil des siècles de mettre fin à cette odieuse pratique. Les résultats furent souvent mitigés. 

II –La résistance au déclin de la coutume de l’attacar

La coutume de l’attacar n’en restera pas moins combattue par les différents corps répressifs, (A) toutefois l’attacar résistera à son déclin et persistera jusqu’à une époque récente (B).

A –Des « réactions » contre l’attacar aux résultats mitigés

Religieuses ou laïques les autorités corses ont tenté avec énergie d’éradiquer l’attacar. Néanmoins, l’usage prenant sur la loi, cette réaction fut vaine dans bien des cas.

D’abord, les autorités ecclésiastiques essayèrent avec leurs « propres » moyens de le combattre mais souvent ses injonctions s’avéraient inefficaces.

Ainsi, il est à relever que dans une constitution synodale « Attacare » de 1667 Monseigneur Camillio de Mari, alors évêque du Nebbiu, s’éleva assez violemment contre la pratique de l’attacar en menaçant d’excommunication tous les attacator. Car l’« attacar » portait atteinte à liberté du mariage et était source d’inimitié (de vendettas !). Par ailleurs, en plus des peines d’excommunications prévues, les prêtres avaient l’obligation d’informer les autorités. Il leur était interdit de publier les bans d’un mariage issu d’un attacar et encore moins de le célébrer, à peine de lourdes amendes pour le prêtre. Il faut noter qu’à la fin du XVIèmesiècle, les « attacar » sans le consentement de la femme devenaient plus rares. En tout état de cause, les menaces d’excommunication furent globalement inefficaces dans une Corse patriarcale.

De leur côté, les autorités laïques n’eurent guère plus d’efficacité. Si déjà dans les « statuti Criminali » (sorte de Code pénal) de 1571, il était fait référence de l’attacar dans un Chapitre XLII. Il restait que partiellement défini. Seul a priori l’attacar sous la forme de baiser public était passible d’une peine d’amende, voire de galère contre l’attacator, mais le mariage d’attacar n’était pas anéanti. Ces statuts seront abrogés et complétés par un gouverneur génois soucieux du sort des femmes « attacata » par une loi additionnelle du 13 mai 1709. Comme pour l’Eglise, il s’agissait avant tout de rétablir la liberté du mariage, mais aussi éviter les mésalliances entre fortunes inégales. Les peines pouvaient aller jusqu’à 5 ans de galère et 300 lires d’amendes pour l’attacator. En outre, le gouverneur pouvait dans ce cas aussi condamner « ex informata conscientia » (dès connaissance des faits). Cependant, cette loi s’avérera inefficace car aucune jurisprudence ne découlera de cette loi. Elle fut abrogée 10 ans après. 

En 1736, au début de son règne le Roi Théodore promulguera un édit contre l’institution intitulé « injure aux femmes même de baiser, toucher des mains ou des vêtements ».

Sous le Généralat, Pasquale Paoli tentera lui aussi de réprimer cette pratique notamment en éloignant l’attacator de la piève jusqu’au pardon de la famille lésée, ceci dans une optique de limiter les déclenchements de vendetta pour attacar. La particularité de la mesure était que toutes les variantes de l’attacar étaient réprimées. L’attacator perdait son « immunité ».

L’Attacar ainsi combattu finit par s’essouffler par lui-même. Toutefois, des poches de résistances à la pratique subsistaient dans certaines pièves.

B –La désuétude tardive de la coutume

Madeleine Muracciole dans son ouvrage sur « l’honneur des femmes Corses » affirmait que la pratique de l’attacar était encore assez répandue au milieu du XIXèmesiècle dans les pièves montagneuses. Elle y décrit même (!) une tentative d’attacar sur sa propre grand-mère par un bandit d’honneur.

L’attacar se serait encore manifesté à la fin du XIXème,et même au début du XXèmesiècle dans une variante assez nuancée : la coutume des fiançailles de Carnaval. Selon cette variante, lors d’un bal dansant, les violonistes arrêtaient leur musique, les danseurs appelaient alors un garçon entrant et poussant des gémissements, main sur le cœur. Alors l’assistance l’interrogeait et il avouait son amour pour une jeune fille. Puis, elle aussi faisait l’objet d’un interrogatoire. Si elle donnait la même réponse que le garçon, elle faisait un aveu public de l’amour qu’elle éprouvait pour le garçon. Ce qui rendait son mariage avec un autre quasi-impossible. Le consentement était donc ici mutuel, alors que dans l’attacar originaire le consentement pouvait être unilatéral.

En 1929, un écrivain italien Marco Angelo confirme la désuétude de l’attacar.

L’attacar, comme toutes les autres formes de coutumes légales du mariage forcé, en Corse est fort heureusement tombé en désuétude. Le temps aura eu raison de l’attacar.

Tout cela conduit à la question de la condition de la femme dans les sociétés méditerranéennes, sociétés essentiellement patriarcales. Si de notre côté de la Méditerranée les coutumes avilissant la femme en simple objet sont désormais quasi-intégralement anéanties. Il n’en reste pas moins, que certains pays du Nord de l’Afrique et du pourtour oriental conservent encore quelques reliquats de ces mariages forcés fondés sur la violence. Il peut être cité le cas d’une jeune marocaine de 16 ans qui s’est suicidée en 2012, après avoir été contrainte d’épouser -par jugement du « tribunal de famille » – son violeur. Ce jugement se fondait sur l’article 475 du Code pénal marocain (aujourd’hui abrogé). Cet article permettait à un violeur d’échapper à la peine d’emprisonnement encourue pour le viol. L’idée était, encore une fois, d’éviter le déshonneur sur la famille de la fillette ayant perdu sa virginité hors mariage. Conception d’honneur que l’on retrouve assez répandue dans le bassin méditerranéen.

Plus récemment en 2016, un projet de loi turc voulait légaliser une pratique similaire à celle abrogée au Maroc. Fort heureusement, le gouvernement turc a fini par faire marche arrière.

Malheureusement, ces pratiques « archaïques » ont encore de beaux jours devant elles dans certaines parties du monde.


Principales sources utilisées et actualisées :

Le Figaro, 22 nov. 2016 : http://www.lefigaro.fr/international/2016/11/21/01003-20161121ARTFIG00304-ces-pays-o-les-violeurs-peuvent-epouser-leurs-victimes-pour-ne-pas-etre-poursuivis.php

Marin-Muracciole (M.-M.), L’honneur des femmes en Corse du XIIIe siècle à nos jours, Thèse de doctorat en Droit, Ed. Cujas, 1964, Paris, 418 p.p

Marin-Muracciole (M.-M.), L’étrange coutume corse : L’ATTACAR, Études corses, revue trimestrielle, juil. 1960, pp. 10 et s. – Disponible en ligne :  [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6562623r/f12.item], consulté le 1er août 2018. 


Une contribution de Guillaume FLORI

 

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